Pascal Canfin : « Radicaliser l'écologie serait la recette de l'échec » - La Croix

Pascal Canfin : « Radicaliser l’écologie serait la recette de l’échec » – La Croix

La question politique fondamentale posée par l’écologie n’est plus tant de savoir ce qu’il faut faire mais de parvenir à le faire vite et sans fracturer nos sociétés.

La feuille de route de ce qu’il faut faire est en effet connue et largement documentée, s’il en était besoin une nouvelle fois par le dernier rapport du Giec. Développement des énergies zéro carbone avec priorité aux énergies renouvelables, investissements dans l’efficacité énergétique de nos logements, déploiement de l’hydrogène vert pour se passer du gaz fossile pour nos industries, remplacement des voitures thermiques par des voitures zéro émissions puis la même chose pour les camions, régimes alimentaires moins carnés et plus locaux… La liste est longue de ce qui fait largement consensus… Et pourtant les choses n’avancent pas assez vite. Pourquoi ?

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Parce que nous devons changer de méthode pour déployer ce nouveau modèle de développement. Faisons le parallèle avec un autre combat historique pour le progrès qu’a été la création de l’État providence. Celui-ci est né de luttes, de conflits mais il ne s’est traduit dans les faits que grâce à des négociations à la fois politiques entre partis et sociales entre syndicats et patronat. Résultat, il est impossible de dire à qui « appartient » l’État providence : car il appartient à tous, c’est notre bien commun. Il en est de même aujourd’hui pour la transition écologique. Elle doit dépasser les clivages partisans et faire l’objet d’un accord plus large puisque personne ne peut ni ne doit en avoir le monopole si l’on veut que la transition réussisse.

Transformer sans fracturer

Au-delà de ce nécessaire changement de méthode, ma deuxième conviction profonde et que nous devons nous donner comme guide le fait de transformer sans fracturer. Transformer, cela veut dire accélérer grâce à une planification écologique qui organise le fait de démocratiser l’accès aux solutions zéro carbone. Par exemple, permettre aux familles qui habitent à 30 kilomètres des centres-villes et n’ont aucune alternative en transports en commun de se rendre indépendantes de la voiture à énergies fossiles en passant à la voiture électrique zéro émissions.

Si on laisse faire le marché, même avec les bonus actuels, ces familles n’auront accès à ce type de voiture que dans dix ans, sur le deuxième ou troisième marché de l’occasion. Et la France sera alors coupée en deux : les classes moyennes supérieures roulant en électrique ou se passant totalement de voitures, les classes populaires continuant à dépendre de leur vieux diesel. Et cela fracturera la société et sera largement inefficace pour le climat, car les familles populaires qui n’ont aucune alternative car elles vivent loin des centres sont justement les plus gros rouleurs et consommateurs d’essence ou de diesel ! Cette méthode, déclinée par Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle, sera au cœur de l’action du nouveau quinquennat sur l’écologie.

Juste radicalité

Troisième conviction, ne pas confondre la radicalité des objectifs avec celle des moyens associés. Oui, inventer un nouveau modèle de prospérité, c’est radical. L’objectif que tous les pays européens se sont fixé est d’être neutre en carbone en 2050. C’est-à-dire dans vingt-huit ans, moins d’une génération. Les précédentes révolutions industrielles, celles du charbon puis du pétrole, se sont déployées sur deux cents ans. Nous avons dix fois moins de temps pour déployer celle de l’évolution zéro carbone ! C’est extrêmement radical, vertigineux même !

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Mais pour y parvenir, les moyens doivent emmener la société et non la fracturer. Car il y a bien deux angoisses qui traversent nos sociétés, et ma responsabilité politique est d’écouter les deux. La première est celle des jeunes générations, qui trouvent à juste titre que la lutte contre le dérèglement climatique ne va pas assez vite. La seconde est celle de ceux, agriculteurs, routiers, pêcheurs, salariés fabriquant des moteurs thermiques, etc., qui trouvent au contraire que cette politique est une menace pour eux, pour leur mode de vie, pour leur emploi. Radicaliser l’écologie, c’est rendre inéluctable un affrontement entre ces deux France. Et c’est la recette de l’échec, sur les plans démocratique comme climatique.

Bifurquer en Européens

Quatrième conviction, envisager réussir cette « bifurcation écologique » en dehors du cadre européen est un leurre absolu. Serait-on seuls, neutre en carbone demain matin par l’effet d’une baguette magique, cela n’aurait aucun effet sur le climat. L’Europe pèse 10 % des émissions mondiales, mais surtout elle est capable grâce à la puissance de son marché unique, le deuxième au monde, d’imposer des règles du jeu qui ont des effets non seulement ici, mais aussi aux États-Unis ou en Chine. Par exemple, quand nous décidons en Europe d’interdire les importations de produits agricoles comme le soja ou l’huile de palme parce qu’ils sont responsables de la déforestation de l’Amazonie ou des forêts d’Asie du Sud-Est, nous avons un effet concret au Brésil et en Indonésie ! Agir à l’échelle du continent européen est la seule voie possible pour non seulement réussir d’un point de vue économique, technologique et géopolitique cette transition, mais aussi pour entraîner le reste du monde.

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