Présidentielle : “Emmanuel Macron a un discours de candidat mais plus du tout la tonalité de 2017” – Le Journal du dimanche

15h00 , le 13 novembre 2021

Auteur de Macron ou le mystère du verbe. Ses discours décryptés par la machine (L’Aube, 2021), Damon Mayaffre, linguiste et chercheur au CNRS, est membre du laboratoire Bases, Corpus, Langage à l’université Côte d’Azur (UCA), qui utilise l’intelligence artificielle pour analyser les discours des politiques. Il décortique l’allocution présidentielle de mardi.

Après l’allocution d’Emmanuel Macron mardi, les oppositions ont de concert dénoncé un discours de candidat. Si l’on analyse ses mots, était-ce le cas?
C’est paradoxal. Oui, c’est un discours de candidat. Pour autant, il n’a plus du tout la tonalité des discours de 2017. C’est un candidat qui commence à dessiner un programme, mais qui s’appuie d’abord sur un bilan. C’est le candidat qui s’exprime, mais avec les mots du président sortant : l’un des verbes qu’il a le plus martelé, c’est “continuer”. Ce n’est donc pas un candidat nouveau, mais un candidat président.

Beaucoup de défense de son bilan, mais y avait-il aussi de la nouveauté dans son propos?
Oui. Et c’est pour cela qu’il est autant commenté. C’est un discours bilan, mais le Macron nouveau est arrivé, avec beaucoup de ruptures par rapport à ses discours précédents. Le principal exemple : le “nous” a remplacé le “je”. Macron avait traditionnellement une énonciation personnelle. Là, il s’est appliqué à faire un bilan collectif. D’où beaucoup de “nous” et peu de “je”. Et aussi de multiples utilisations du mot “ensemble”.

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La rhétorique de Macron “a fondamentalement changé”

Quelles autres évolutions avez-vous constatées?
Elles se situent surtout au niveau des temps utilisés. Ce qui caractérisait jusqu’ici le macronisme, c’était l’allant, le mouvement, avec ses mots en “tion”, un suffixe qui montre le résultat d’un processus. Macron l’adore, et ses mots préférés en relèvent, comme “transformation” ou “innovation”. De même, dans ses discours des quatre années passées, il y avait un sur-usage du futur : “nous allons faire”, “nous allons agir”… Là, changement total de tonalité : nous sommes passés du “nous allons” – seulement deux dans son discours de mardi – à “nous avons” : nous en avons compté 26! On est passé du président du mouvement, du projet, de la projection, à un discours du bilan et du constat des choses effectuées. Sa rhétorique a fondamentalement changé.

Dans son discours, on passe à 70% de marqueurs de droite et 30% seulement de gauche

Le “en même temps” macroniste a longtemps tenté de préserver l’idée d’un équilibre entre droite et gauche : était-ce toujours le cas mardi?
Non. En tout cas, beaucoup moins que d’habitude. Depuis 2017, le discours de Macron comptait traditionnellement une proportion de 60% de marqueurs de droite contre 40% de marqueurs de gauche. À l’image de la composition de son gouvernement. Là, on passe à 70% de droite et 30% seulement de gauche.

Macron “utilise presque les mêmes mots que durant les années 1970”

Auxquels de ses prédécesseurs Emmanuel Macron a-t-il emprunté ses mots, mardi?
La question du travail, qui était au cœur du propos économique de Macron, relève d’emprunts à Nicolas Sarkozy. D’ailleurs, le programme dans lequel nous avons rentré l’allocution de mardi a estimé qu’il s’agissait des mots de Sarkozy : le “travailler plus”, la “valeur travail”, “les heures supplémentaires défiscalisées”… Sur le travail ou les retraites, on voit bien que Macron ne diffère pas des positions de la droite classique exprimées par les candidats au congrès de LR. Mais la machine attribue aussi des phrases à Valéry Giscard d’Estaing : sur la question de l’indépendance énergétique, la nécessité de relancer le programme nucléaire… Macron utilise presque les mêmes mots que durant les années 1970. C’est une rupture avec son discours depuis 2017. Et ça ne fait pas très nouveau monde…

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Cette allocution, contrairement à l’esprit du macronisme, était donc tournée vers le passé?
C’est la grosse difficulté à laquelle se heurtent beaucoup de présidents sortants : comment continuer à faire rêver tout en présentant un bilan? Macron a compris qu’il ne pourrait faire l’économie du bilan. Il a voulu purger cette question, d’où ce discours en forme d’autosatisfaction et au passé composé : “nous avons fait”, “nous avons augmenté”, “nous avons…”. Sans doute ses prochains discours tendront-ils davantage vers le futur.

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